La Toile rude de leur dignité

Couv MG Chassine

Marie-Ghislaine Chassine 

La Toile rude de leur dignité

Chroniques de vie(s)

Parution : novembre 2008

14 x 20,5 cm

ISBN : 978-2-84562-147-3

280 p. / 12 €

 

Le livre

C’est le récit de vies singulières, celles d’habitants de Vaulx-en-Velin que Marie-Ghislaine Chassine côtoie tous les jours mais dont elle ignorait pourtant presque tout. Elle s’est intéressée de plus près à leurs parcours et nous livre ici des chroniques issues de leurs témoignages. On y parle d’exil, de guerres, de travail en usine, de famille etc. Un livre bouleversant d’humanité.

 

Marie-Ghislaine Chassine

L’auteur avait déjà publié un texte dans l’ouvrage collectif Dans tous les sens, publié aux éditions La passe du vent en 2001.

C’est une personnalité de la Ville de Vaulx-en-velin, elle fait partie des réseaux culturels et associatifs.

Cet ouvrage est vraiment poignant, fort, émouvant. L’auteur a beaucoup utilisé les paroles des personnes dont elle raconte l’histoire. Ce qui donne une réelle spontanéité au texte. On entre littéralement dans la vie de ces gens. Des vies souvent insoupçonnables…

 

> Extrait n° 1 : Avant-propos

J’étais nouvelle locataire dans les logements qui avaient été réservés auparavant aux ouvriers spécialisés (OS) et manœuvres de l’usine Rhône-Poulenc-Textile de Vaulx-en-Velin.

Quand mes voisines m’ont demandé où je partais travailler, je leur ai répondu : « Dans un Centre de formation d’apprentis » (CFA).

Je n’avais pas encore remarqué que, dans la cité, on ne demandait jamais aux nouveaux arrivants qui, eux, ne sont pas « de l’usine », quel travail ils font, mais où ils travaillent.

Mes voisines, pour la moitié des familles hétéroclites de la montée d’escalier, restent à la maison et s’occupent de leur ménage et du soin de leur nombreuse et turbulente progéniture. Pour l’autre moitié, elles font, le matin et le soir, du nettoyage dans des locaux industriels ou collectifs. Ces voisines se sont alors exclamées avec commisération : « Qu’est-ce qu’ils doivent vous y salir ! ».

J’ai compris que, pour elles, travailler dans une école, c’était balayer.

Je n’ai pas osé leur dire à ce moment-là que je ne balayais pas dans le CFA, et j’ai mis plusieurs mois avant de leur avouer que, pour utiliser leur point de vue, j’étais plutôt de la catégorie de ceux qui « y salissaient », puisque j’étais enseignante.

Mais il me semble que j’ai regardé avec davantage de respect et d’amitié le personnel d’entretien de mon entreprise.

Cela fait à présent vingt-trois ans que je vis dans cet ensemble dont l’usine n’est plus propriétaire, partageant avec mes voisins les soucis quotidiens, une certaine stigmatisation attachée aux lieux, une grande convivialité et nos luttes infimes pour un meilleur vivre chacun et ensemble. Au fil du temps, il m’a été donné la possibilité de trouver ma place, telle que je suis, au milieu de ces personnes.

En les écoutant parler, j’ai été frappée par la façon dont l’histoire de ces humbles gens a été traversée par ce qu’il convient d’appeler la « grande histoire », traversée, bousculée, malaxée parfois, et souvent emportée et déposée sur une rive étrangère ; j’ai été frappée aussi par l’ignorance dans laquelle nous sommes de ces histoires et par la difficulté de transmettre.

Il m’a semblé important d’écrire ce que j’entendais, à la fois pour m’aider à mieux les comprendre et pour que leur vie singulière laisse une trace dans l’humanité.

La question se posait de la forme plus ou moins objective que pouvait prendre la restitution de ces rencontres. Je souhaitais m’effacer devant ces témoignages. Mais il est clair que c’est moi qui écris, qui interprète ce que j’ai cru en comprendre. Par ailleurs, ce que chacun veut bien me raconter ou taire, c’est aussi en fonction de la relation que nous avons, elle ou lui et moi-même. En fin de compte, il s’agit là presque autant de ma subjectivité, de la façon dont je ressens le ton, l’hésitation, l’émotion, l’indignation ou la paix que dégage un récit où mon interlocuteur s’implique devant moi.

Conseillée par les compagnons de l’atelier d’écriture où je rédige, j’ai préféré me laisser en scène avec chaque personne en mentionnant la trace de mes réactions et des rapprochements ou des commentaires qui me venaient en écrivant. Je communique ensuite à chaque conteur ce que j’ai écrit, de façon qu’il ou elle réagisse éventuellement à son tour. Je relis enfin le texte, éventuellement plusieurs fois, à mes amis de l’atelier, pour que s’articulent l’oral et l’écrit et les différences de sensibilité.

C’est donc une sorte d’ouvrage collectif que je livre ici.

Marie-Ghislaine Chassine

 

> Extrait n° 2 tiré de la partie Les chemins de Francisco

Personnellement, j’avais longtemps pensé que les Portugais immigrés avaient été poussés à l’exil par deux motivations, soit pour éviter le service militaire qui les amenait à six années de guerres féroces, soit pour échapper à la pauvreté qui sévissait durement dans les campagnes et plus encore dans les villes. Pour un assez grand nombre de mes voisins, ce fut en effet l’occasion de leur présence en France. Mais, comme pour beaucoup de ceux dont j’ai écouté l’histoire, les raisons personnelles se mêlent aux raisons économiques et politiques et souvent l’élément déclencheur est impondérable. Francisco poursuit : « Ma femme me disait en me montrant son ventre : ‘tu ne vas pas me laisser seule !’. Je suis intervenu auprès de ma mère qui m’a promis de s’occuper de Maria. Et je suis allé trouver le passeur le jour même vers onze heures du matin. Il y avait des gens, ces passeurs, qui connaissaient les filières pour émigrer clandestinement. Un départ officiel n’était pas envisageable rapidement, il aurait fallu avoir une promesse d’embauche certifiée en France et au moins six mois de démarches diverses ». Et pour Francisco le départ ne pouvait être qu’immédiat.

Le passeur était cher, douze mille escudos, environ l’équivalent de deux mille francs français.
« Ça représentait pour moi cinq à six ans de travail au Portugal », dit-il. « J’ai emprunté la première moitié de la somme pour la lui remettre tout de suite, l’autre moitié lui serait versé quand ma famille saurait que je suis bien arrivé en France ».

Le trajet de la passe cheminait par l’Espagne et les Pyrénées. Le passeur lui a donné rendez-vous le soir même à dix-sept heures. Il y a trouvé sept autres hommes qui étaient comme lui prévenus de se tenir en bleu de travail, sans valise. Il y avait une camionnette d’entreprise avec des pelles et des brouettes. Le passeur leur avait donné la consigne : « Attention, la police va nous arrêter ». En effet, ils ont été contrôlés par des patrouilles à peu près à chaque heure entre le lieu de départ et l’Espagne, avec, à chaque fois, le même dialogue :

            – Où allez-vous ?

            – On va travailler près de la frontière.

            – Pour quoi faire là-bas, et pourquoi le soir ?

            – Demandez au chef, nous on ne sait pas.

Le supposé chef disait : « C’est un chantier, on dort sur place pour être prêts demain matin ».

Un kilomètre avant la frontière, il les a fait descendre, entrer dans une baraque et attendre. Les émigrants n’avaient aucune idée précise du déroulement ultérieur. Ils avaient peur. Francesco réalisait qu’il avait pris sa décision moins de vingt-quatre heures plus tôt. À dix heures du soir, une femme espagnole est entrée et leur a chuchoté : « Levez-vous ! On va marcher une heure ou deux dans les champs ». Au bout d’un temps de marche qui leur a paru une éternité, ils ont rencontré un homme avec un bâton et une sacoche qui leur a déclaré : « Ici, vous êtes en Espagne », et qui a pris le relais en ajoutant : « Il est trois heures du matin. Si la police arrive, je ne vous connais pas, débrouillez-vous ». Francisco avait envie de pleurer ; il a suivi ses compagnons. Après une heure de marche à nouveau, ils entendirent du bruit. Il y avait une sorte de ravin, que rétrospectivement Francisco évalue à quatre mètres de profondeur. Le guide leur ordonna de sauter dedans mais personne ne voulait passer le premier. En fin de compte, l’un des hommes sauta, les autres suivirent en essayant de ne pas crier quand ils se faisaient mal. Au bout d’une heure environ, ils entendirent : « Montez, il n’y a personne » et le cheminement se prolongea. Alors que le jour commençait à poindre, Francisco poussa un cri ; il avait marché dans quelque chose qui craquait et engluait. Son imagination enfiévrée lui faisait imaginer des cadavres de clandestins pourrissant dans la montagne. Ça devait être seulement une charogne de bête.

L’ensemble du trajet a duré cinq jours. Ils avaient faim. Chacun a mangé en tout et pour tout une grosse boîte de thon pour plus d’une centaine d’heures. Le plus dur a été une journée entière, de sept heures du matin jusqu’à la nuit, passée dans un boyau, une sorte d’égout, un tuyau qui canalisait un filet d’eau à demi stagnant. Les passeurs se succédaient. En haut des Pyrénées, ils ont rencontré un manchot, un demi-fou qui faisait la chèvre, et qui les a pris en charge en leur disant : « Il faut marcher vite. Celui qui reste en arrière, tant pis pour lui ». Une nuit, ils ont aperçu une cabane avec de la lumière. C’était un douanier qui faisait partie de la filière. Tout le monde gagnait dans cette opération ! Francisco conclut : « J’ai payé deux mille francs à ce moment-là, mais même si on me donnait deux millions aujourd’hui pour le refaire, je ne recommencerais pas ».

Le sixième jour, le passeur leur dit : « Vous êtes en France, signez le papier pour prouver que vous êtes bien arrivés ». C’était l’attestation pour que sa femme accepte de verser la seconde partie de la somme qu’elle avait été chargée d’emprunter. Francisco s’exclama : « Vous allez nous laisser ? Mais on ne sait pas parler et on ne connaît personne ici ! ». Il ajoute en le racontant : « Moi, c’est à Paris que je voulais aller, comment faire jusque-là ? Et puis j’ai pensé que j’étais en France, comme esclave, mais esclave là ou ailleurs… Et qu’il valait mieux signer que mourir. Et j’ai écrit pour ma femme qui connaissait mon écriture : ‘tu peux payer’. Et vraiment, cette nuit-là, à deux heures du matin, j’ai bien cru mourir. On était dans une petite ville et il y avait là pas mal de Portugais, mais je ne le savais pas. Je tremblais de froid et de faim. Je me suis serré par terre contre le mur d’une bâtisse. Je ne savais pas que c’était un foyer de travailleurs. Un homme est sorti et c’était un compatriote. Quand il m’a vu, il a dit : ‘Oh, pauvre misérable !’ et c’est lui qui m’a aidé. Pendant dix jours, j’ai vécu le jour dans sa chambre pendant qu’il travaillait ; je me couchais sous le lit, tellement j’avais peur. Je passais la nuit dans la rue parce qu’il disait : ‘la nuit, il y a souvent le contrôleur qui passe’. Puis, il est parti une semaine en vacances et je l’ai remplacé. Il m’avait dit : ‘Pour les Français, on a tous la même tête’. C’est par lui que j’ai eu une adresse pour du travail près de Paris. On est restés très amis, il est même devenu mon beau-frère ».