Réflexion sur l'écrivant
Tout d’abord, ils ont été et sont encore membres fondateurs et/ou actifs de l’association. Leur participation ne se limite pas aux ateliers. Ils participent de façon active et sont souvent à l’origine des projets et des rencontres comme les lectures ou « Ecriture Hors Les Murs ». ils en sont les premiers partenaires et y exercent des responsabilités aussi bien organisationnelles que d’animation. Ils ne sont donc ni des clients, ni de simples utilisateurs d’un service.
A cet aspect extérieur et formel, il faut ajouter une conception particulière du travail d’écriture et de création proposé et développé dans les ateliers en fonction des statuts de l’association.
1/ Les « écrivains-animateurs » ne se présentent pas comme détenteurs d’un savoir-faire mais comme écrivains (reconnus par l’extérieur c’est-à-dire l’édition et des organismes comme l’ARALD) s’engageant dans le partage et l’accompagnement d’expériences d’écriture (ils n’ont pas de diplôme attestant de compétences s’appuyant sur des « méthodes »).
2/ Les ateliers d’écriture sont « une expérience tournée vers la recherche et la création individuelle » (cf. nos statuts). Ils ne proposent aucun but ni aucun cadre anticipant sur le désir et les réalisations individuelles des auteurs. Ce nom, auteurs, décrit une réalité concrète de production(s) individuelle(s). Suffit-il à caractériser leur place ?
R. Barthes avait proposé la distinction écrivain/écrivant. Elle se fondait sur le temps de l’écriture. Occasionnelle et temporaire pour ces derniers. Homogène du temps de la vie pour les premiers. Cette distinction a l’avantage de ne pas supposer un modèle d’excellence et de faire prévaloir l’acte d’écriture sur la forme mais non sur le travail du texte en tant que tel.
De toute évidence, le terme d’auteurs écrivains est ainsi approprié pour désigner les participants à nos ateliers, d’autant que la poursuite d’un travail individuel a amené à des publications de textes collectives et certaines individuelles.
Le temps spécifique de l’écriture, la notion de travail et de projet individuel, la réalisation d’un produit lié à la signature et à la responsabilité d’individus, la représentativité des personnes, tout cela nous amène à considérer et à faire reconnaître comme tels les auteurs-écrivains. Leur appartenance aux ateliers est formalisée par leur inscription à l’association et signifie en termes de création l’équivalent de la participation de tout écrivain à un groupe, à une revue, à un projet artistique partagé.
3/ Le nom d’« amateurs » est ambigu. Il peut signifier une activité de dilettante, mais il connote surtout et essentiellement la différence à « professionnel », voire la référence à une rémunération. Il ne signifie pas une barrière infranchissable. Un musicien amateur peut jouer avec des professionnels, un acteur de même, …
Ces différences jouent un rôle puissant dans des métiers organisés et structurés. Il n’en est pas de même pour la création littéraire où la communication entre les deux statuts est surtout affaire de reconnaissance sociale. Peu d’auteurs vivent de leur plume en France, la profession ne bénéficie pas d’un statut spécifique comme les comédiens ou les professionnels du spectacle.
En considérant que les participants aux ateliers d’écriture ne sont ni des clients ni des usagers, qu’ils exercent une activité littéraire d’auteur-écrivain, nous ne cherchons pas à créer la confusion et à attribuer des reconnaissances de prestige ou de compétences indues. Nous voulons par là seulement souligner et affirmer la spécificité d’une démarche qui explore des pratiques à la fois neuves et très anciennes. Dans la mesure où ce travail amène à une production, à des interventions et des reconnaissances sociales sans pour autant aboutir à une rémunération (hormis quelques droits d’auteur), nous pensons que le terme « amateur » peut être approprié.
Cependant, il nous faut faire remarquer ceci : le fait d’être « amateur » en ce cas ne signifie pas se contenter de son plaisir propre, mais accomplir un désir dans toutes les implications artistiques, culturelles et sociales de sa réalisation (notamment au sein de l’association), cela fait considérablement bouger les représentations, les évaluations et les niveaux de reconnaissance.
Il en est de même en ce qui concerne le rapport ou les rapports avec la « littérature ».
Il ne s’agit pas de s’inscrire dans un tableau existant, mendiant ou revendiquant une place éventuelle et de constater des écarts et des hiérarchies.
Nous avons conscience que, dans la diversité de leurs origines et de leurs pratiques, les « amateurs » ou les écrivains des ateliers peuvent travailler la langue en termes d’appartenance, sans s’y laisser situer de l’extérieur par des « savoirs » objectivants ; la création y prend ainsi une fonction sociale et politique de par leur initiative.
Les diverses éditions et parutions ouvertes à une diffusion sans restriction sont témoins de ce mouvement qui, en s’appuyant sur des dynamiques collectives, ne renonce pas à la pertinence des itinéraires singuliers.[1]
La littérature, particulièrement française, s’est interrogée sur les conditions de son apparition, de ses possibilités, de son exercice, sur l’« expérimentation des protocoles d’expérience »[2]. C’est pourquoi les amateurs, s’il faut accepter ce terme, ne doit pas signifier une restriction, mais une approche consciente et neuve, un pari sur les « avenirs d’écriture » que peuvent ouvrir des créateurs qui saisissent leur chance et renouvellent, par la même, celles d’un public, lui aussi à créer et à rencontrer. (Il est certain par exemple qu’une histoire de la littérature du XXème siècle ne peut ignorer les « ateliers d’écriture », l’implication multiforme des écrivains reconnus, des terrains choisis, des expériences engagées, aux Etats-Unis, en Europe, en France. Nous avons conscience de nous y inscrire mais aussi d’y avoir une place originale et réfléchie.)
[1] On peut noter que l’ensemble de ces traits peut trouver une illustration chez un penseur de la littérature comme Gilles Deleuze. A propos de Kafka, il parle ainsi de « littérature mineure », non pour lui donner un statut subordonné ou secondaire, ni pour restreindre le concept à la seule œuvre d’un auteur reconnu, mais pour décrire un ensemble de conditions novatrices dans l’espace littéraire.
« Les trois caractères de la littérature mineure sont la déterritorialisation de la langue, le branchement de l’individuel sur l’immédiat politique, l’agencement collectif d’énonciation.
Autant dire que mineur ne qualifie plus certaines littératures, mais les conditions révolutionnaires de toute littérature au sein de celle qu’on appelle grandes ».
Gilles Deleuze et Félix Guattari, Kafka pour une littérature mineure, Ed. Minuit, 1975, page 14
[2] Gilles Deleuze et Félix Guattari, op.cit.