Dans Tous Les Sens

Soirées lectures

Jeudi 9 juin à 19h – Soirée lecture et musique jeudi 9 juin 2016 – « On l’appelle Mourad » – Françoise et Gérard Maimone

Affiche SL MaimoneNous connaissons Françoise Maimone metteur en scène et comédienne, cette soirée vous permet de la découvrir auteur de poésie et de récits.
Nous entendons une voix chaleureuse et un regard en perpétuel éveil, en devenir au travers des expériences, des mots, des images, du temps. C’est cette diversité lumineuse et intense que les lecteurs de Dans Tous Les Sens et elle-même, accompagné par le piano de Gérard Maimone, nous restituent comme des souvenirs quasi personnels tant leur évidence traverse et émeut les lecteurs. Le récit nous parle d’une petite fille qui aurait pu s’appeler Mourad, du nom de l’aïeul venu d’Orient perpétuellement enflammé. Il commence par une déambulation dans les broussailles de l’enfance. Couleurs, odeurs, sons, images se mêlent dans les mots, autant de flèches contre l’oubli et la résignation. Il nous rappelle ces mots d’un poème « sœur de la nuit » : « Ces quelques mots pour l’après. Ils prendront leur sens dans la paix du silence.»
Lecture de textes extraits de « Soeur de la nuit » publié en 2005, La Rumeur Libre et « On l’appelle Mourad » en 2015, Jacques André Editeur.

Soirée lecture à 19h à la brasserie de l’Hôtel de Ville,
18 rue Maurice Audin, Vaulx-en-Velin – 04 78 89 12 04
Entrée libre – Possibilité de restauration, après la soirèe lecture sur réservation, au 04 78 89 12 04

Un cargo pour les Açores

São Jorge : au bonheur des vaches

©viviane lièvre – senhor João Sequeiro, propriétaire d’une paire de bœufs exceptionnels

©viviane lièvre – senhor João Sequeiro, propriétaire d’une paire de bœufs exceptionnels

Mes chers amis lecteurs, sur cette photo de Viviane, vous ne voyez que les têtes des deux bœufs de race « Ramos Grandes » que dirige leur éleveur, João Sequeiro. Vous devinez qu’ils dépassent largement la taille du fier bipède. Ils pèsent plus d’une tonne chacun. Croyez-moi, j’ai vu des bovins dans ma vie, dans le Charolais, en Aubrac, et même des yaks au Tibet, ces animaux ne m’étonnent plus vraiment. Et pourtant, cette fois-ci, dans l’île de São Jorge, je peux vous dire que je suis resté en admiration face à ces bêtes à la robe rouge, parfaite, devant leur majesté. Je conçois que ces taureaux, même adoucis en bœufs, aient pu inspirer un sentiment sacré dans l’Antiquité. L’île de São Jorge est, encore plus que ses huit sœurs, l’île des vaches. Elles règnent sur de hauts plateaux

©viviane lièvre – ilha de São Jorge – Ponta de Rosais pointe occidentale de l’île.

©viviane lièvre – ilha de São Jorge – Ponta de Rosais pointe occidentale de l’île.

arrondis par les bosses d’anciens volcans. L’île est fière de son fromage dont la saveur n’a pas d’égale. Comment lutter contre les puissances du monde, les terribles entreprises agro-alimentaires, quand on tente de vivre de la terre dans un si petit pays ? Réponse : viser l’excellence. Fabriquer, dans sa catégorie, un fromage dont la douceur, le goût de salé collé aux herbes par le vent, ne se retrouvera nulle part ailleurs. Idem pour le poisson. Il y a, à Calheta, São Jorge, une petite usine de thon en boîte. Elle ne peut rivaliser avec les grandes unités de fabrication internationales. Alors, la conserverie de Santa Catarina a décidé de produire tout simplement le meilleur thon du monde dans les boîtes les plus joliment décorées, avec des épices, de la patate douce, du piment, du fenouil… Une qualité et une originalité qui sont partout récompensées par des prix. L’usine emploie 130 personnes pour une population de 8.000 habitants ! Pour les jeunes, c’est dur de trouver un emploi quand on part faire ses études au Portugal. Difficile de travailler pour sa terre aimée. Autre exemple de qualité à São Jorge : le café. Au pied d’une falaise, sur un petit bout de terre, se cultive encore un café (rapporté du Brésil au XVIIIe siècle) qui dégage un arôme à faire tomber par terre un spécialiste. C’est ce qui est arrivé à quatre dégustateurs professionnels. Ils revenaient de la Jamaïque où ils avaient goûté le café le plus cher du monde (une tasse à 50€). Ils avaient entendu parler de cette minuscule production des Açores : 200kg par an seulement, décortiqués, séchés, torréfiés à la main. Ils furent conquis par le café de senhor Nunes et le trouvèrent encore meilleur que le champion de la Jamaïque. Nous avons bien sûr rencontré senhor Nunes à Fajã das Vimes et bu ce nectar. Pas question de passer à côté d’un pareil cru ! Nous avons descendu les dizaines de lacets à travers une falaise pour atteindre la fajã, petit bout de terre, coincé entre les vagues et le pied des falaises noires. Une aventure !

©viviane lièvre – Fajã dos Cubres, bon exemple de ces mouchoirs de terrain à cultiver au pied de falaises intraitables

©viviane lièvre – Fajã dos Cubres, bon exemple de ces mouchoirs de terrain à cultiver au pied de falaises intraitables

Pendant des siècles, des hommes ont grimpé et descendu des sentiers abrupts pour planter des patates, des fèves, de l’igname et de la vigne dans ces endroits perdus, à peine imaginables. Ils installaient des câbles pour relier les pentes à la mer et ainsi transporter par les airs des quantités de feuilles pour les quelques vaches qui osaient descendre passer l’hiver sur ces langues de terre. Et le bois de chauffage. Il y aurait près de 70 fajãs à São Jorge. Une autre particularité de l’île. Et quand ils voulaient vendre leurs poissons, les plus forts remontaient les sentiers raides et partaient troquer leurs produits en les portant dans une hotte sur une épaule. Moi même, j’ai du mal à y croire, même si j’ai vu des vieilles photos en noir et blanc montrant cette force titanesque.

Mais revenons à nos bovins. Ils sont mis à l’honneur lors d’une fête qui a lieu à partir de la semaine de Pentecôte, la fête du Espirito Santo. C’est une manifestation de grande importance qui se déroule dans toutes les îles en même temps. Ce rituel est tellement complexe, difficile à comprendre pour celui qui n’appartient pas à la culture locale qu’il fait l’objet de plus d’une centaine de livres et d’études. Donc, avant d’en avoir lu un certain nombre, je ne vais pas trop me risquer à vous l’expliquer. Je me contente de vous redire ce qui est le plus connu. Cette fête serait née en 1323 au Portugal grâce à la reine Isabel, devenue sainte, qui, la première, aurait eu conscience de l’injustice sociale et aurait fait distribuer du pain aux plus pauvres, en les couronnant pour les honorer. Elle aurait aussi promis d’honorer le Saint Esprit, troisième Personne de la Trinité chrétienne, pour stopper une guerre fratricide. Aux Açores, la tradition de s’adresser au Saint Esprit a surgi à la suite des tremblements de terre effrayants qui ont secoué l’archipel dès le XVIe siècle. Les humains décidèrent de s’organiser pour s’adresser directement au Ciel, en plus de l’Eglise, pour qu’Il apaise les forces destructrices de la Nature. Ils rétablirent le sacrifice d’un taureau, le partage du pain et du vin. Surtout, ils désignèrent des représentants de la population, des « hommes du commun », pour être les intermédiaires entre l’Esprit Saint et les pauvres mortels effrayés par une Nature hostile. Comprenez que ces représentants n’étaient pas des prêtres. Innovation presque intolérable ! Les relations entre l’Eglise et ce culte n’ont donc pas été bonnes, mais la coutume a résisté jusqu’à aujourd’hui et elle porte toujours les idées de fraternité, d’égalité, d’attention aux plus démunis qui ont précédé la Révolution Française et les avantages sociaux péniblement acquis qu’on essaye à tout prix de préserver en ce moment même. Pendant cette période, la confrérie en charge de la fête prépare des montagnes de pain, des chaudrons de soupe, fait abattre des vaches pour nourrir les gens du village, les émigrés qui reviennent d’Amérique et les passants, comme nous. Nous avons été invités à partager les repas fraternels. Toutes ces offrandes font l’objet de défilés pour montrer l’abondance, remercier l’Esprit Saint pour ses faveurs et le prier qu’elles durent. C’est ainsi que nous avons vu des cortèges de chars à bœufs fleuris, décorés de drapeaux, montrant tous les atouts de l’île et des Açores. Derrière les chars, des voitures et camions aménagés rendaient hommage à l’Amérique qui, grâce à l’émigration, a sauvé les Açores de la faim. Nous avons eu droit à une tourada a cordas, un duel entre des jeunes téméraires et des taureaux tenus en laisse. Vieille tradition ibérique liée au culte du taureau qui remonte à l’Antiquité. Je vous laisse découvrir les photos des pages suivantes qui illustrent ces épisodes.

©viviane lièvre – le couronnement des enfants proches du donneur de fête

©viviane lièvre – le couronnement des enfants proches du donneur de fête

E8I5b

©viviane lièvre – le char à bœufs décoré de fleurs et la reine Isabel sous la forme d’une poupée ©viviane lièvre – jeux de rue avec des taureaux retenus par une corde pour diminuer les risques

©viviane lièvre – jeux de rue avec des taureaux retenus par une corde pour diminuer les risques

©viviane lièvre – jeux de rue avec des taureaux retenus par une corde pour diminuer les risques

E8I7

  ©viviane lièvre – l’émigration des Açoréens vers les Etats-Unis est mise à l’honneur ainsi qu’Hollywood. King Kong et Tarzan saluent bien un agriculteur resté au pays

©viviane lièvre – l’émigration des Açoréens vers les Etats-Unis est mise à l’honneur ainsi qu’Hollywood. King Kong et Tarzan saluent bien un agriculteur resté au pays

Je vous quitte en vous montrant les offrandes de pains bénis pour le bien-être de tous, afin de lutter contre la pauvreté et installer le sentiment de fraternité dans la durée.

E8I8

©viviane lièvre – processions des offrandes de pain pour la fête du Espirito Santo

©viviane lièvre – processions des offrandes de pain pour la fête du Espirito Santo

Soirées lectures

Jeudi 2 juin 20h : Soirée de lancement de la revue Rumeurs

RumeurS logo
SOIRÉE DE LANCEMENT
Revue Rumeurs

actualité des écritures

Jeudi 2 juin à 20h
à la Maison des Passages

44 rue Saint-Georges, Lyon 5e

– ENTRÉE LIBRE

À l’occasion de la Périphérie du 34e Marché de la Poésie de Paris

6b88655c-0b47-4dc4-847a-c3d1be6efece
La rumeur libre Éditions, N°1 – Juin 2016
336 pages / 16,5 x 22,4 cm / 21 €
ISBN : 978-2-35577-059-3
LARUMEURLIBRE.FR

Organisée dans le cadre de la Périphérie du 34e Marché de la Poésie de Paris, la soirée de lancement de la revue Rumeurs donnera la parole au directeur de la publication, Andrea Iacovella (La rumeur libre éditions) et au directeur de la rédaction, Thierry Renard (Espace Pandora), avant d’inviter les poètes américains Jennifer Barber et David Ferry, traduits en français par le poète Emmanuel Merle, et les poètes françaises Carole Bijou et Laura Tirandaz à lire sur scène leurs textes publiés dans ce premier numéro de Rumeurs.

Soirée organisée par Le Marché de la Poésie de Parisl’Espace Pandora, La rumeur libre Éditions et la Maison des Passages.

les poètes invités

JBJennifer Barber

Elle est d’abord la cheville ouvrière de la revue littéraire Salamander qui publie, entre autres, de la poésie contemporaine américaine et étrangère.
A côté de très nombreuses publications dans de prestigieuses revues américaines, elle est l’auteure de deux recueils de poèmes : Rigging the wind (2003) et Given away (2012) parus aux éditions Kore Press. Elle a reçu de nombreux prix. Une poésie d’une exigence et d’une économie rare, cherchant dans toutes les expériences, celle du voyage comme celle de la contemplation, celle de l’Histoire comme celle du présent, à éprouver une spiritualité dans le moindre geste et la moindre rencontre avec la nature. Toujours soucieuse de l’autre, la poésie de Jennifer Barber s’oriente vers une forme de transcendance dans l’immanence même du monde, vers un engagement dans le temps par la plus aiguë des perceptions.

CBCarole Bijou

Née en 1986 à Rochefort-sur-Mer et vit actuellement à Lyon.
Après des études de lettres et linguistique dans les universités de Poitiers, Helsinki et Lyon, et une spécialité en politique et gestion de la culture de l’Institut d’Études Politiques de Strasbourg, elle travaille quelques années dans le développement culturel, plus particulièrement des littératures et des langues – ainsi que dans l’édition.
Aujourd’hui, à côté de ce qu’elle appréhende comme des expériences humaines en renouvellement constant – enseignement du français et de la littérature pour les plus récentes -, elle se consacre entièrement à l’écriture, et lit aussi, sinon sans cesse. Elle écrit. Elle dit. Elle enregistre. De la poésie – de la voix – des récits, et des histoires pour petits et grands. Écrire, plonger en langue, c’est apprendre, rencontrer, marcher des formes de violence et de liberté. L’ensemble de ses textes est encore inédit à la publication.

DFDavid Ferry

Né à Orange dans le New Jersey en 1924. Il est actuellement professeur émérite à la Suffolk University de Boston. Il est reconnu autant pour ses qualités de traducteur de Virgile, d’Horace, de Catulle, de Baudelaire et d’Hölderlin que pour sa poésie propre. En réalité, c’est sans doute pour lui le même travail de création : confier aux mots, libérés autant que possible de leur carcan conceptuel, la tâche de dire le mystère insondable du monde, un mystère perceptible aussi bien dans les pages les plus épiques de L’Enéide que dans le côtoiement le plus quotidien des êtres et des objets de notre environnement. Avec, au bout, un constant et fondamental questionnement : d’où les morts nous parlent-ils ? David Ferry est membre de l’Académie américaine des Arts et des Sciences et de l’Académie des Poètes Américains.
Parmi ses oeuvres : On the way to the Island (poèmes – 1960), Strangers (Poèmes – 1983), On this side of the river (Poèmes choisis – 2012). Traductions : Gilgamesh (1992), Dwelling places (Poèmes 1993), Odes d’Horace (1998), Of no country I know (Poèmes et traductions – 1999), Églogues de Virgile (2000), Géorgiques de Virgile (2005).

LTLaura Tirandaz

Elle est diplômée de la classe professionnelle du conservatoire de Grenoble dirigée par Philippe Sire. Elle joue sous la direction de Chantal Morel, de Laurent Pelly et de Jacques Vincey à la MC2 : Grenoble. Après sa formation, en 2007, elle écrit et met en scène Variation I : Le Fils au Théâtre de création de Grenoble. Comme comédienne, elle interprète des auteurs contemporains tels Franz Xaver Kroetz, Heiner Müller, Lucie Pingréonn.
Elle assiste Emmanuel Daumas sur sa mise en scène de Si l’été revenait d’Adamov. En 2008, elle entre à l’ENSATT au département d’écriture dramatique dirigé par Enzo Cormann. S’intéressant à la création radiophonique, elle conçoit une émission sur Adamov pour France Culture (2011) et réalise en 2012 un documentaire-radio avec le soutien du Tricycle intitulé Phonurbaine.
Elle intègre le comité de lecture Troisième bureau à Grenoble et est auteur associé lors du festival Regards croisés. Elle obtient l’Aide à la création du Centre national du théâtre pour son texte Choco Bé, édité en 2012 dans la collection Tapuscrits. En janvier 2012, elle obtient une résidence à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon et en février 2013 est auteur invitée au ATC en lien avec le Théâtre universitaire de Nancy.

la nouvelle revue Rumeurs

Rumeurs est une revue semestrielle qui entend relater, dans la diversité des voix, une certaine actualité des écritures. Véritable abri pour une pépinière d’auteurs et outil de promotion d’écritures nouvelles, Rumeurs se fait l’écho de productions issues d’ateliers d’écriture et ouvre ses pages à des voix rares, discrètes mais affirmées, d’ici et d’ailleurs (Amériques, Afriques, Europe…).
Rumeurs place son exigence de qualité « sur la plus haute branche de l’arbre le plus haut ».

Née sous l’impulsion de La rumeur libre Éditions, en partenariat avec l’Espace Pandora, Rumeurs est animée par le poète Thierry Renard, entouré d’une équipe de rédaction plurielle : Sylviane Crouzet, Roger Dextre, Michel Kneubühler, Giuseppe Lucatelli, Emmanuel Merle et Patrick Vighetti.
Directeur de la publication : Andrea Iacovella.
Directeur de la rédaction : Thierry Renard.
Conception & réalisation : François Helly et Myriam Chkoundali.

Au sommaire du premier numéro : Le Grand entretien avec l’écrivain Lionel Bourg ; La pépinière avec, parmi les voix nouvelles, Carole Bijou, Sarah Pellerin-Ott et Laura Tirandaz ; Actuelle Babel : Pier Paolo Pasolini par Raphaël Monticelli, Préface des Orientales de Victor Hugo par Michel Kneubühler, Louïze par Stani Chaine, Les Tute blu par Sylviane Crouzet et Giuseppe Lucatelli ; Hommage à François Dagognet par Patrick Vighetti ; Écrits en ateliers – l’expérience menée depuis 20 ans par l’association Dans Tous Les Sens ; Rumeurs d’Amériques avec Jennifer Barber et David Ferry, par Emmanuel Merle ; Rumeurs d’Italie avec l’écrivain Alessandro Perissinotto, par Patrick Vighetti.

Diffusion en librairies et par abonnement : aborumeurs@gmail.com
Télécharger le bulletin d’abonnement

Un cargo pour les Açores

Des Héros à l’ombre du Géant Pico

©viviane lièvre – Le volcan de Pico, plus haut sommet du Portugal

©viviane lièvre – Le volcan de Pico, plus haut sommet du Portugal

C’est lui, le géant incontesté des Açores, la vedette de l’archipel, Pico, plus haut sommet des neuf îles et point culminant du Portugal (2531m). Tout voyageur qui arrive dans le « groupe central », composé des îles Pico, Faial et São Jorge, le cherche des yeux. Il impressionne et rassure. Il renvoie l’image d’une sombre autorité. On a l’impression parfois de voir surgir un pèlerin à la tête encapuchonnée, vêtu d’une très longue cape noire. On pourrait aussi penser à Dark Vador, vu de dos, mais cette référence paraît bien futile et fugace face à la puissance durable du volcan. Encore faut-il avoir la chance de l’apercevoir. Il disparaît souvent, se cloître dans une cellule de nuages. Il est des jours où le voir tient du miracle. Son apparition suscite une jouissance sans pareil. Il peut disparaître sous la brume aussi rapidement qu’il en a surgi. On ressent alors une privation amère et on médite sur le caractère éphémère de la vie. Le Pico est indispensable. Les habitants des trois îles proches le regardent continuellement pour deviner le temps à venir, si l’on doit s’attendre à la pluie ou espérer une accalmie. Ses chapeaux, voiles, turbans, écharpes de nuages renseignent les natifs en permanence.

©viviane lièvre – Le Pico vu de Lajes, cité baleinière

©viviane lièvre – Le Pico vu de Lajes, cité baleinière

Parlons-en des natifs. Les Picarotos passent pour des héros. On leur accorde cette qualité pour deux bonnes raisons au moins : vigne et baleine. Ils ont réussi à planter de la vigne là où personne n’aurait parié la voir pousser. Dès les premiers temps du peuplement de Pico, les pionniers attaquèrent la lave cordée qui avait coulé du volcan lors d’éruptions antiques jusqu’à atteindre les rivages. Cette carapace basaltique ne laissait aucune chance à l’homme pour subvenir à ses besoins en vin. Qu’à cela ne tienne, armés de pics et de masses, les ancêtres des Picarotos actuels ont fait éclater la couverture plissée, ils ont cherché la faille, creusé des trous, aménagé des nids. Ils ont fait venir de la terre depuis l’île d’en face, Faial, pour remplir les trous et y planter des ceps. Et ça ne suffit pas. Conscients dès le XVIe siècle des épreuves que les plants pouvaient subir, les humains farouches de ces temps-là élevèrent autour des précieux plants, des murs de pierres pour les protéger du vent,

©viviane lièvre – les vignes de l’île de Pico forment un labyrinthe de murets de pierres

©viviane lièvre – les vignes de l’île de Pico forment un labyrinthe de murets de pierres

E8I3b

de l’humidité, des attaques du sel. Ils ont constitué des remparts autour de leurs protégés. Le paysage d’une partie de l’île de Pico en a été magnifiquement affecté. Ces enclos pour quatre ceps sont appelés currais, corrals. Un ensemble de corrals forment un jeirão, une propriété. Et la totalité de ces jardins de pierre constitue un paysage unique au monde, classé au patrimoine mondial. On parle de miracle ou de la détermination prodigieuse des gens de l’ancien temps, capables de transformer des roches en vin. En revanche, les gens du temps présent tentent de rendre ces vins basaltiques les plus goûteux, les plus attractifs possibles. Une coopérative réunit les viticulteurs de l’île qui souhaitent apporter leur récolte de raisins pour qu’elle soit vinifiée dans les meilleures conditions. Nous avons rencontré Maria Álvares, première femme œnologue des Açores, qui est en charge de la qualité de la production et de la mise en valeur des différents types de vin. Le plus célèbre d’entre eux s’appelle « Frei Gigante », du nom du religieux qui apporta dès le XVe siècle le cepage Verdelho dans l’île de Pico. Ce vin blanc contient la brusquerie du climat, sa versatilité, l’ardeur des tempêtes, la puissance minérale de la terre. Il est le miroir des caractéristiques du Picaroto. C’est un vin sec et suave, un vin physique allié aux vertus tropicales de l’île. Maria Álvares a organisé pour nous une dégustation. Nous avons testé toute la gamme de la Coopérative, rouges, blancs, pétillants, liquoreux. Rassurez-vous, nous avons agi en professionnels, humant, observant, goûtant en faisant tourner les précieux liquides dans la bouche avant de les recracher pour être capable d’écrire droit tout le bien que je pense du Frei Gigante.

©viviane lièvre – les difficultés du métier d’enquêteur littéraire font parfois aussi de lui un héros.

©viviane lièvre – les difficultés du métier d’enquêteur littéraire font parfois aussi de lui un héros.

©viviane lièvre – senhor Armalindo Lemos, dernier harponneur vivant,il a 71 ans. Sa photo à 30 ans est exposée au musée de la baleine de son village de Calheta de Nesquim.

©viviane lièvre – senhor Armalindo Lemos, dernier harponneur vivant,il a 71 ans. Sa photo à 30 ans est exposée au musée de la baleine de son village de Calheta de Nesquim.

E8I5b

Un autre géant que je suis fier d’avoir rencontré est Armalindo Lemos. Nous avons couru les terres du monde, et quelques mers aussi, mais jamais nous n’avions croisé le chemin d’un de ces hommes qui ont construit la légende de la chasse à la baleine. D’abord parce que la plupart sont morts depuis longtemps. Et pourtant, la semaine dernière, nous avons eu l’audace de frapper à sa porte. Il habite un petit village, Calheta de Nesquim, extrêmement pentu, dont les rues se ruent vers la mer. L’église regarde le port depuis un balcon au-dessus des vagues. Il y a un kiosque à musique, une maison de style coloniale, plantée au centre du bourg de telle sorte que les voitures sont obligées de lui tourner autour. Il y a aussi un petit musée baleinier. Et c’est là que la gardienne nous a informés de l’existence de l’homme qui a harponné la dernière baleine de la zone, le 15 décembre 1981, juste avant l’interdiction totale de la chasse : Allez-y ! Senhor Armalindo sera content de parler de ce temps qu’il regrette tellement. Nous nous attendions à trouver un vieil homme. Au contraire, c’est un dynamique septuagénaire qui nous a ouvert et entrainé aussitôt dans son petit musée, peuplé de ses souvenirs. Il a connu dix ans de chasse, les plus belles années de sa vie, entre 25 et 35 ans. D’abord rameur, il fut repéré par le maître d’équipage, pour sa volonté et sa force. Il se trouva que le harponneur partait pour les USA. Le maître le désigna d’office pour le remplacer. Dès sa première sortie en tant que trancador, le nom portugais pour harponneur, il tua deux baleines, sans trembler. Pendant dix ans, il construisit sa réputation. Il abattait environ trente cachalots par an. Quand il entendait la fusée d’annonce d’une bête à l’horizon, son sang bouillait, nous expliqua-t-il. Avec les six autres membres d’équipage et le « mestre », il courait au quai, sortait la barque de l’abri, la poussait à l’eau, l’attachait à la lancha, le bateau tracteur, qui tirait la ou les baleinières jusqu’au point désigné par la vigie. L’attente commençait : voir le cétacé rejaillir à la surface, l’approcher, à la rame et frapper de manière imparable. Armalindo Lemos m’expliqua que mieux valait lancer le harpon, éloigné de quelques mètres, mais pas quand la bête frottait la barque. Son arme décrivait un arc de cercle et s’enfonçait, soit dans le cou de la baleine, soit au niveau des côtes, soit enfin à la cime de son postérieur. C’était là qu’il fallait la toucher. L’argent gagné avec la baleine, il le plaçait à la banque pour de plus vastes projets. Quand l’interdiction arriva, il s’embarqua pour les USA, s’installa en Californie, travailla dans une usine de pièces métalliques pour auto. Il gagna mieux sa vie, mais dès le jour de son arrivée en Amérique, il sut qu’il rentrerait rêver au bord de son océan des Açores. C’est ce qu’il fit vingt-sept ans après. Je ne justifie absolument pas la chasse à la baleine, mais les femmes et les hommes de ce pays Açores répètent que sans cette activité, les îliens seraient morts de faim. Ils se sont battus avec passion pour la baleine, la tuant en l’aimant. Certains baleiniers, pendant les longues heures d’attente en mer, gravaient des scènes de chasse sur des dents de cachalot ou des os de baleines, dessinaient au burin des visages, des scènes paisibles à terre. Les œuvres réalisées par cette technique sont connues sous le nom de scrimshaw. Ces pièces valent des fortunes aujourd’hui. Aux Açores, on en trouve dans des musées, comme celui de Lajes, ou à Horta, au premier étage du café Peter, connu des marins du monde entier, ou dans l’île de Flores. En principe, ce sont des hommes qui gravent. Et pourtant, une des signatures les plus fameuses est celle d’une femme : Fatima Madruga. A force d’admirer dans les musées ses créations, nous nous sommes jurés de chercher à tout prix cette native de Pico et de la rencontrer. Nous avons réussi à la retrouver, près de Lisbonne, en février 2015. Son histoire figurera dans le futur livre sur les Açores. Bien entendu. En attendant, nous vous livrons deux exemples de scrimshaws. En espérant qu’ils vous fassent rêver. A la semaine prochaine. Até a proxima semana !

©viviane lièvre – exemples de scrimshaw – signés de Fatima Madruga.

©viviane lièvre – exemples de scrimshaw – signés de Fatima Madruga.

E8I7

Un cargo pour les Açores

La beauté à l’état pur au creux des volcans

©viviane Lièvre – lac de Sete Cidades, ilha de São Miguel

©viviane Lièvre – lac de Sete Cidades, ilha de São Miguel

La Beauté de la Nature fait partie de notre quête. Aux Açores, Beauté et Nature gardent le droit de porter une majuscule. Il n’y a pas de demie mesure dans cet archipel. Quand le ciel le veut, tout est clair, fleuri, épanoui. Les fleurs ont trouvé leur paradis. Les azalées sont les premières à occuper la scène, en compagnie des blanches arums et des agapanthes bleues. Bientôt les hortensias vont exploser. Importées du Japon au XIXe siècle, les hortensias ont colonisé l’archipel tout entier. Les chemins en sont bordés. Des pentes entières de montagnes. On dirait des avalanches de fleurs bleues. Les arbres qui bordent le cratère de ce volcan sont des cryptomères. La nature est ce qu’il y a de plus respectable sur cette terre. Je mesure cette phrase car, dès la page tournée, vous allez

©viviane lièvre – Sete Cidades, décrété « merveille du Portugal »

©viviane lièvre – Sete Cidades, décrété « merveille du Portugal »

voir ce que les hommes sont capables de faire. Massacrer l’harmonie. Dans les années 80, fut conçu le projet d’un hôtel gigantesque, suspendu au-dessus de la merveille des merveilles : le double lac de Sete Cidades. Mille chambres prévues, alors que le tourisme était encore hésitant. Mille chambres à remplir toute l’année. Quel est l’individu assez stupide pour inventer de telles monstruosités. C’est même une grande entreprise française du bâtiment (commençant par B) qui a réalisé l’horreur que nous vous réservons (page suivante). L’hôtel a fonctionné six mois, puis a fermé. Ce qu’on appelle un fiasco. Téméraires, nous avons osé y pénétrer un jour de pluie. Pour témoigner de ce qu’on nomme « éléphant blanc », un projet qui sert à « blanchir de l’argent », qui ne servira jamais, sauf à détruire la beauté de la Nature construite patiemment durant les millénaires. Nous avons réussi à voir un film, « La nuit de la Fiancée » qui a été tourné à l’intérieur de l’hôtel fantôme. Un film d’épouvante bien sûr. Où un groupe de touristes, égarés en raison du brouillard et réfugiés dans ce palace inattendu, va perdre ses membres un à un le temps d’une très longue nuit. Pardonnez ma colère, mais cette folie est un exemple très fort de ce que nous devons tous combattre, partout dans le monde.

Mais, rassurez-vous, le reste de la semaine, nous avons enquêté sur des sujets dignes d’admiration. Un homme a retenu notre attention. Vous ne le connaissez certainement pas. Je ne fais pas le malin. Il y a peu de temps que j’ai entendu parler de lui. Il s’appelle : Bento de Gois. Il est né dans l’île de São Miguel, à Vila Franca do Campo, en 1562. Quel

©viviane lièvre – images d’un fiasco, un hôtel fantôme défigure le paysage d’une des merveilles de la nature à Sete Cidades, île de São Miguel

©viviane lièvre – images d’un fiasco, un hôtel fantôme défigure le paysage d’une des merveilles de la nature à Sete Cidades, île de São Miguel

E7I3b

est son exploit ? Il fut tout simplement le premier Européen à avoir traversé l’Asie centrale, à pied, en partant de Goa en Inde pour arriver au pied de la Muraille de Chine. Il a traversé les montagnes de l’Hindu Kush, affronté pillards et climats glacés. Il perdit la vie en touchant le plus grand ouvrage du monde (1607). Ces deux fidèles compagnons et serviteurs réussirent à sauvegarder quelques pages de son précieux journal. Gardez en mémoire son nom : Bento de Gois, un des plus grands explorateurs du monde.

©viviane lièvre – représentation de Bento de Gois dans le musée de Vila Franca

©viviane lièvre – représentation de Bento de Gois dans le musée de Vila Franca

E7I4b

Un autre sujet d’enquête : ces étranges poupées, maias, posées dans les jardins des maisons et cours des écoles ou devant des institutions publiques, le premier mai, exclusivement. Pour la fête du travail. Elles ont pour but de dénoncer ironiquement des abus contre les travailleurs. Le deux mai, elles disparaissent. Il faut être très attentifs pour les apercevoir.

Autre fête des travailleurs : une sardinha de pêcheurs. Nous avons eu la chance d’être avertis. Les habitants de la capitale de São Miguel, Ponta Delgada, n’ont pas l’habitude de se rendre, au nord, dans la ville des pêcheurs qui porte le joli nom de Rabo de Peixe, « Queue de Poisson ». Les pêcheurs qui font un des métiers les plus durs, qui affrontent les colères de l’océan, qui peuvent passer des jours sans sortir en mer et ne rien gagner, sont en plus mal considérés car pauvres et peu instruits. Un autre sujet de colère. Pourtant, quand on se régale d’un poulpe, d’une daurade, d’une garoupa, de chicharro frit, d’un boca negra, la première pensée devrait aller à ceux qui ont risqué leur vie pour le rapporter. Alors, nous sommes allés participer à la fête de São Pedro, saint Pierre, et déguster les merveilleuses sardines grillées et offertes. Seule la boisson est à charge. La mer était déchaînée ce soir-là. Nous avons été reçus avec toutes les attentions possibles. Un jeune pêcheur d’une trentaine d’années nous a expliqué qu’à douze ans, ayant perdu son père, il avait dû partir en mer pour soutenir financièrement sa famille. Comme nombre d’enfants de Rabo de Peixe, il ne savait ni lire ni écrire. Devenu adulte, cette situation le désespérait. Ne pas pouvoir lire un journal, ni même une affiche dans la rue. Impossible de passer son permis de conduire. Il y a seulement un an, profitant d’un programme d’État, son patron pêcheur l’a laissé partir pour retourner à l’école. Careta (c’est son surnom) nous a avoué, les yeux brillants de fièvre joyeuse, que,

©viviane lièvre – fête de la sardine à Rabo de Peixe

©viviane lièvre – fête de la sardine à Rabo de Peixe

©jyloude – la photographe photographiée par Mario Roberto, artiste peintre et photographe

©jyloude – la photographe photographiée par Mario Roberto, artiste peintre et photographe

désormais, il se sentait libéré. Et que, rentrant chez lui, il étonne sa femme à vouloir continuer à apprendre.

Enfin, pour finir, je vous envoie une photo de la photographe, Viviane, qui a posé (et moi aussi) devant la caméra allemande vieille d’un siècle d’un artiste de Ponta Delgada. Ce photographe veut réintroduire la tradition de la photo à la minute, comme le fit le premier photographe célèbre de l’archipel, Pepe, dont je vous ai déjà parlé (épisode 5). Le 14 mai, des dizaines d’habitants de la grande ville vont défiler dans sa petite galerie, devant sa chambre verte pour une photo souvenir artistique couleur sépia. Bien mieux qu’un selfie, ou plutôt, comme on dit au Québec, un autoportrait !

A bientôt. Até breve. Depuis l’île de Pico, célèbre pour son volcan, le sommet le plus haut du Portugal.

©viviane lièvre – lago de fogo – ilha de São Miguel – l’évidence de la beauté sans intervention humaine

©viviane lièvre – lago de fogo – ilha de São Miguel – l’évidence de la beauté sans intervention humaine