Dans Tous Les Sens

RÉSIDENCE / Un cargo pour les Açores

Graciosa, l’île qui porte bien son nom

©viviane lièvre – Une baleine pétrifiée à la pointe nord de l’île de Graciosa

©viviane lièvre – Une baleine pétrifiée à la pointe nord de l’île de Graciosa

A force de vous parler de baleines, il devenait urgent et obligatoire d’en apercevoir une. C’est désormais chose faite, à Graciosa. Mais sous la forme d’une roche identifiée depuis des décennies comme « la roche de la baleine », tant la ressemblance est flagrante. On croit voir le monstre marin qui a avalé Jonas dans la Bible. Je n’ai pas réussi à recueillir d’histoire à son sujet. Mais, avec une silhouette pareille, je n’aurai pas de mal à inventer sa légende. L’énorme cétacé de pierre semble vouloir échouer sur la côte, au pied d’un phare d’où Viviane a pris la photo. Quelle est son intention ? Quelle lumière l’attire vers la terre ? Peut-être est-ce tout simplement le charme de « l’île Gracieuse » ? Graciosa ne porte pas le nom d’un saint comme São Jorge, Santa Maria ou São Miguel. Elle doit son appellation à ses vertus objectives, la douceur de son relief arrondi, la verdure de ces pâturages à vaches, autrefois entièrement cultivés. Graciosa était, jusque dans les années 1970, le grenier et le cuvage de l’archipel. Blé, vigne et maïs poussaient en abondance et les bateaux portaient céréales et vin dans les îles voisines.

©viviane lièvre – séchoir à maïs, nommé burra. Quelquefois, ces séchoirs prennent la forme d’un épouvantail

©viviane lièvre – séchoir à maïs, nommé burra. Quelquefois, ces séchoirs prennent la forme d’un épouvantail

Ce bon commerce permit à la petite capitale de l’île de se développer toujours avec grâce. Santa Cruz de Graciosa est considérée comme un des plus beaux ensembles urbains des Açores. Par miracle, aucun immeuble haut n’est venu casser l’harmonie. La couleur blanche est obligatoire pour tous les édifices et maisons. Les rues sont pavées et les trottoirs sont décorés de dessins en pavés blancs sur fond de pavés noirs. Des moulins à la toiture rouge, restaurés, montent la garde sur les reliefs gentils autour de la petite ville. La mer vient battre contre une digue qui protège le port et un cercle de maisons basses et blanches de vagues souvent violentes. Mais, l’aspect le plus curieux vient de l’intérieur de la bourgade.

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©viviane lièvre – Vila de Santa Cruz de Graciosa – les bassins de la place centrale

©viviane lièvre – Vila de Santa Cruz de Graciosa – les bassins de la place centrale

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©viviane lièvre – les piliers de la grande salle du réservoir d’eau de Santa Cruz de Graciosa

©viviane lièvre – les piliers de la grande salle du réservoir d’eau de Santa Cruz de Graciosa

Il y a une immense place centrale. Les maisons, tout autour, respirent l’aisance. Elles ont deux étages et des balcons en fer forgé. Elles encerclent deux immenses bassins séparés par des allées plantées de dragonniers, dont on voit les ombres sur les images. Ces lacs artificiels voisinent avec des « pins du Chili », des araucarias, dont la hauteur trahit le grand âge. On dirait deux îles liquides au milieu de la terre ferme. Mais leur présence n’est pas décorative. La ville s’est jadis organisée autour d’une grande mare, car le problème majeur de cette île basse est l’approvisionnement en eau. Il pleut moins qu’ailleurs et la terre ne retient pas les bienfaits de la pluie. Ces bassins servaient autrefois à abreuver le bétail des paysans des environs. Et voilà comment nous avons démarré une enquête sur les points d’eau de l’île, dès qu’on nous a dit que les habitants s’étaient organisés pour faire face aux épreuves de la soif et de la sécheresse. Rendez-vous compte, les bateaux quittaient Graciosa avec des tonneaux remplis de vin et revenaient avec les mêmes barils pleins d’eau. Le vin s’offrait, l’eau non. Lors d’une sécheresse particulièrement dure, on alla chercher de l’eau dans les îles voisines. Alors, la décision fut prise, dans la seconde moitié du XIXe siècle, de construire de profonds réservoirs pour contenir l’eau recueillie par de vastes impluviums. Nous voici donc partis à la recherche de ces constructions belles, mystérieuses, abandonnées, enterrées dans les hauteurs. La première se situe juste à la sortie de la ville de Santa Cruz. Celle-ci a été vidée et restaurée. On y pénètre par un étroit escalier et on se retrouve dans la salle d’un palais arabe, sous terre. C’est superbe !

Sous terre. Nous avons passés une (petite) partie de notre séjour sous terre car l’île de Graciosa est un ancien volcan calmé. On peut avoir accès au cratère principal grâce à un tunnel creusé à travers les parois de la caldeira. De là, on marche jusqu’au centre de la cuvette et là, la terre s’ouvre. Une fente appelée Furnas do Enxofre, « le puits du soufre ». Des vapeurs montent. Un lac bouillonne dans les tréfonds. Le premier avril 1879, le Prince Albert de Monaco, amateur de sciences à l’époque, débarqua dans l’île et souhaita visiter cette curiosité. Il lui fallut descendre avec une échelle de corde. Au milieu du XXe siècle, fut construit un escalier qui en permit un accès plus facile. Nous l’avons emprunté un beau dimanche, nous nous sommes enfoncés dans les profondeurs du gouffre et là, miracle, un jeune musicien açoréen joua du saxophone, pour quelques visiteurs ravis, au bord d’un lac des profondeurs. Un événement plus que rare. Nous avions l’impression d’être des personnages de Jules Verne en partance pour un voyage au centre de la terre.

©viviane lièvre – l’escalier menant « au centre de la terre »

©viviane lièvre – l’escalier menant « au centre de la terre »

©viviane lièvre – un concert privilégié au fond du volcan et une autre surprise, encore au fond d’un autre volcan…

©viviane lièvre – un concert privilégié au fond du volcan et une autre surprise, encore au fond d’un autre volcan…

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Encore une surprise. Nous avons grimpé au sommet d’une grosse colline qui domine la ville de Santa Cruz pour bénéficier d’une vue à 360° sur l’océan et toute l’île Graciosa. En redescendant, nous découvrîmes, coincée dans la forêt, une arène pour les corridas, en portugais, touradas. Elle sert une fois par an pour les fêtes d’été. Quelle ne fut pas notre étonnement quand, en quittant l’île en avion, nous vîmes que l’arène couvrait l’entière surface du fond du cratère, comme un drôle de « bouchon » pour volcan endormi.

Pour terminer, il me faut vous donner le surnom de Graciosa : « l’île aux ânes ». Autrefois, les ânes remplissaient toutes les taches, aidaient aux labours, portaient le lait et l’eau, servaient aux promenades et à monter les provisions pour la tradition de pique nique dans la montagne. Et puis, les tracteurs sont arrivés et l’âne est sorti peu à peu du paysage. Seulement, il ne s’agit pas d’un âne comme les autres. C’est une espèce à part, arrivée avec l’homme au XVe siècle, et qui, sans mélange, avec le temps, s’est développé différemment des autres ânes du monde. Mais personne ne s’inquiétait de leur disparition, puisque les tracteurs, bien subventionnés, écrasaient tout sur leur passage. Il fallut qu’un Italien s’installe à Graciosa pour se reposer du milieu du cinéma où il a travaillé toute sa vie. Franco Cereaolo a participé, en tant que « régisseur », à des films de Fellini, Scola, Scorcese. Ici, il a compris que cette variété d’ânes, de petite taille, anão, nains, représentait un patrimoine inestimable pour Graciosa, et la science. Et il a réussi le tour de force de faire classer, protéger, les ânes anão de Graciosa. Il faut maintenant que l’espèce se développe à nouveau (ils ne sont plus que 77 individus). Pour cela, le bel animal doit retrouver une place dans la société, c’est à dire une utilité.

©viviane lièvre – ânes de type anão de Graciosa, particulièrement affectueux et précieux, en compagnie de Franco Cereaolo, leur bienfaiteur

©viviane lièvre – ânes de type anão de Graciosa, particulièrement affectueux et précieux, en compagnie de Franco Cereaolo, leur bienfaiteur

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©viviane lièvre – les ânes de Franco Cereaolo

©viviane lièvre – les ânes de Franco Cereaolo

Pour ne rien vous cacher, j’éprouve une tendresse particulière pour cette île Gracieuse. On dit d’elle qu’elle ressemble à une femme assise regardant la mer. Elle ne partage pas avec ses sœurs les rudesses des pics, des falaises, des villages isolés au pied des murs verticaux. Ses volcans sont ronds et gentils. Notre semaine fut concentrée sur cette recherche des vieux réservoirs, des fontaines oubliées, des bassins abandonnés en pleine nature. Notre enquête ressemblait à un vrai jeu de piste. Nous avons réussi à atteindre un vieil ensemble perdu dans la montagne. Un employé de la Mairie a retrouvé les clés pour nous donner accès aux réserves profondes, pleines d’eau. Là, il nous a dit qu’autrefois, jusqu’à la fin des années 1970, vivait là, dans la solitude des pentes, un gardien des eaux. Toute la journée, à heure fixe, il changeait le cours de la distribution de l’eau, ouvrait des vannes, lançait le précieux liquide vers tel ou tel réservoir situé en aval. Il vidait une fois l’an les grandes réserves, les peignait en blanc, à la chaux. Le reste du temps, il avait droit de cultiver ou de s’occuper de ses animaux. Il était le maître des flux. Jamais ailleurs, je n’ai trouvé mention d’un garde des eaux qui ressemble à un gardien de phare, à un chef d’orchestre des courants indispensables à la vie. Aujourd’hui, rassurez-vous, Graciosa s’alimente grâce à des forages, mais l’arrivée de milliers de vaches subventionnées (qui boivent 80 litres par jours) menace de nouveau l’équilibre et l’approvisionnement.

Le voyage s’achève. Plus qu’une étape avant la fin du voyage : Terceira et les fêtes de la Saint-Jean. Rendez-vous dans une semaine pour le mot FIN.

Abraço

©viviane lièvre – l’enquêteur vient de redécouvrir un vieux réservoir, perdu dans la nature

©viviane lièvre – l’enquêteur vient de redécouvrir un vieux réservoir, perdu dans la nature

Soirées lectures

En corps et en voix

Affiche SL en corps et en voix

Les auteurs des ateliers de Dans Tous Les Sens mêlent leurs voix pour faire entendre le corps. Féminin, masculin, il est jeune, il vieillit, il traverse les épreuves de la maladie, il exulte, il se plaint, il chante, rit, pleure. Toujours présent, léger ou pesant, le corps, notre corps, nous parle. Il raconte nos vies qui passent ….

Les textes des écrivains des ateliers d’écriture s’entremêlent, se font écho, s’interrogent et se répondent pour livrer leurs histoires de corps. Ils expriment notre vision du monde et à travers lui, notre temps.

Corps multiples, voix multiples, venez écouter le corps parler.

Soirée lecture à 19h à la brasserie de l’Hôtel de Ville,
18 rue Maurice Audin, Vaulx-en-Velin – 04 78 89 12 04
Entrée libre – Possibilité de restauration, après la soirèe lecture sur réservation, au 04 78 89 12 04

Un cargo pour les Açores

Corvo, point final de l’Europe

©viviane lièvre - Corvo, la perle, petite, éloignée, cachée…

©viviane lièvre – Corvo, la perle, petite, éloignée, cachée…

Voici l’île de Corvo, photographiée par Viviane en septembre 2013, quand nous l’avons atteinte par bateau après quelques difficultés. Parfois, quand la mer est bonne, la navette qui relie Flores, l’île voisine, à Corvo, ne fonctionne pas. Ou alors quand la petite embarcation doit prendre la mer, celle-ci est contrariée et empêche toute sortie. Soyons francs, Corvo ressemble à un bout du monde et ses dimensions, réduites, ajoutent à sa séduction. Pensez : Corvo mesure 17km2 (6km de long sur 4,5 de large). Quatre cents personnes y habitent en permanence, toutes regroupées dans un seul village, penché au-dessus de l’unique port. Cette année, le temps est colérique aux Açores, comme en Europe. « L’hiver se prolonge jusqu’au mois de juin ». L’hiver ne se remarque pas par le froid mais par une abondance de pluie et une présence constante du vent qui brûle les herbes et use les nerfs.

©viviane lièvre – Vila do Corvo, village fondé au XVIe siècle

©viviane lièvre – Vila do Corvo, village fondé au XVIe siècle

Nous pensions de nouveau rejoindre Corvo par la mer. Impensable. Le vent et les vagues ont cloué le bateau à terre. Heureusement, depuis une trentaine d’années, la petite perle de l’Atlantique est reliée à Faial et à Flores par air. Les champs de maïs et de patates, bien plats, du bord de mer, ont été transformés en aérodrome. Et nous avons atterri, ballottés par les rafales. Le train d’atterrissage trempait presque ses pneus dans les vagues avant de rouler sur la piste.

Je dois vous avouer que j’aime ce lieu dont la petitesse constitue la grandeur. Il parle à mon imaginaire. Les premiers habitants de l’île furent des esclaves noirs, déportés du Cap-Vert, envoyés sur ce rocher pour garder les troupeaux d’ovins de leur maître portugais. En novembre 1548. Je vous laisse imaginer l’impression de solitude de ces pionniers involontaires. L’isolement de Corvo fut réel et angoissant, mais au temps des grandes conquêtes et découvertes maritimes, les navigateurs, les expéditions marchandes, s’arrêtaient à Flores et Corvo, les deux îles les plus occidentales des Açores, pour se ravitailler en eau et s’alimenter. Troquer ou piller. Comme les autres îles de l’archipel, le rocher du Corbeau (corvo venut dire « corbeau » en portugais) fut la proie des pirates. Mais comme les Corvinos réussirent une fois à les repousser, l’île prit la réputation de farouche.

Nous qui cherchons l’exceptionnel de la nature ou des comportements humains de géants, on peut vous dire que la résistance de la population de cette île, durant cinq siècles est tout simplement digne d’admiration. C’est leur histoire qui forme l’attrait majeur de Corvo. Nous avons passé quatre jours avec le responsable du futur musée consacré à leur vaillance et bravoure, à leur indépendance totale. Ce fut passionnant.

©viviane lièvre- la rue principale de Vila de Corvo

©viviane lièvre- la rue principale de Vila de Corvo

Entendez bien : jusqu’à la Révolution des œillets de 1974 au Portugal, les habitants de Corvo produisaient absolument tout ce dont ils avaient besoin : blé, maïs, patates, haricots, pois. Ils élévaient des moutons pour la viande et la laine. Tous les habits et les bonnets étaient faits en laine, récoltée collectivement, un jour fixe de l’année. Un Corvino était à la fois agriculteur, éleveur de porcs et de vaches, pêcheur, et baleinier.

©viviane lièvre – un des derniers moulins en activité encore dans les années soixante

©viviane lièvre – un des derniers moulins en activité encore dans les années soixante

A vingt ans, il savait construire une maison, fabriquer une barque. Il détenait un savoir faire indispensable à la subsistance de sa famille. Les femmes se dépensaient sans compter du matin au soir, à la maison comme dans les champs. Ils déployaient tous tellement d’efforts pour survivre qu’ils ne pensaient même pas à se disputer. Au contraire, la communauté s’organisait pour trouver des solutions à chaque problème. Fermer une porte à clé était un réflexe inimaginable. Aujourd’hui, sur nos écrans, le film documentaire « DEMAIN », qui rencontre un succès formidable, recense les solutions pour mieux vivre en société à l’avenir. Il évoque le retour du troc et l’invention de monnaies rompant avec le système bancaire. Alors, sachez que l’argent ne circulait pas à Corvo jusque dans les années 1970. Tout s’échangeait. On portait des œufs à la seule boutique et on repartait avec ce qui manquait à la maison. Seule la vente des vaches ou des algues rapportait un peu d’argent pour payer les impôts à l’Etat ou les quelques biens introuvables dans l’île, comme le sucre, le café, le pétrole. Pas plus. Ou pour couvrir les dépenses de jeunes qui souhaitaient émigrer aux USA. Je ne vous livre pas un conte idéal : ces gens peinaient, ils se fatiguaient à la tache, mais ils étaient fiers d’être absolument autonomes, tout à fait conscients qu’un monde différent existait. Mais ils préféraient leur mode de vie. Une histoire : en 1941, le Président de la République du Portugal vint visiter l’île. Ce fut la seule fois qu’un Président débarquât dans une terre si lointaine et insignifiante. Il fut choqué par le manque de tout. Il demanda au maire et à ses associés ce qu’ils désiraient le plus obtenir de lui. La réponse fut claire : Nous n’avons besoin de rien sauf, peut-être, d’une bannière du Portugal car chaque fois qu’un bateau étranger aborde l’île, l’équipage ignore qu’il se trouve dans une île portugaise. Nous tenons à le prouver. Le Président s’empressa d’offrir le seul cadeau exigé.

©viviane lièvre – les pâturages privés sont limités par des murets de pierre élégants

Après avoir discuté avec les habitants, aucun ne rejette l’arrivée d’une certaine modernité, mais tous déplorent la perte de leur savoir faire. Un jeune à vingt ans ne sait plus réaliser tout ce que pouvait faire son père ou grand-père au même âge. Il peut être expert en informatique, comme tout jeune adulte dans le monde entier, mais il ne jouit plus de la même « liberté ». La globalisation est arrivée jusqu’à Corvo, s’est emparée de l’île. Alors, disent les Corvinos, elle nous oblige à consommer comme les autres. Elle a gagné la partie. Nous vivions dans une sorte de paradis, qui n’était pas celui des images exotiques et du moindre effort, mais justement le paradis de l’exigence. Oui, me dit un ancien maire, c’est cela, la seule définition du paradis : l’exigence.

Je la cite en dernier, mais elle aussi se mérite : la caldeira de Corvo, le cratère du volcan. Une des merveilles des Açores et du Portugal. Un touriste pressé se précipitera pour « la » voir et il ne verra qu’elle, et s’en ira sans faire attention aux humains de l’île. La caldeira de Corvo s’élève à 718m et c’est ça son problème. Elle est souvent couronnée de nuages, voilée de brouillard. Nous l’avons vue parfaitement sereine en 2013. Cette année, nous avons passé quatre jours sans même penser grimper la saluer. Le dernier matin, avant de sauter dans l’avion, nous y sommes retournés et l’avons aperçue, secoués par des vents soufflant à près de cent km/h. Viviane s’accrochait à son appareil pour prendre la photo de la page suivante. Pour notre grand plaisir, un jeune de l’île, « Luis Pirata », fera le pari de nous surprendre en nous emmenant dans des lieux cachés que personne ne cherche à découvrir. Le tumulte du vent et le filet serré du brouillard ajoutèrent beaucoup à l’ambiance de Sublime.

©viviane lièvre – la caldeira de Corvo en 2013 et ,en bas, en juin 2015.

©viviane lièvre – la caldeira de Corvo en 2013 et ,en bas, en juin 2015.

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©viviane lièvre – fajã da madeira

©viviane lièvre – fajã da madeira

On se quitte sur cette image de la côte inaccessible de l’île de Corvo. Inaccessible ? Et pourtant des hommes descendaient le long de la falaise (presque à l’extrêmité de la pointe, là où l’on perçoit une petite plage, fajã da madeira) pour ramasser le bois, madeira, rejeté par la mer. Et ils le remontaient sur leur dos ! Il n’y avait pratiquement pas d’arbres dans l’île. Il fallait toujours en faire provisions car, en cas de graves dangers, de maladies, les Corvinos allumaient d’immenses feux pour alerter leurs voisins de Flores, la sœur majeure, afin qu’ils envoient de toute urgence un bateau de sauvetage.

Oui, Corvo est une île où poussaient jadis des humains légendaires.

A bientôt.

Até breve

Un cargo pour les Açores

Faial, île d’une beauté explosive

©viviane lièvre – volcan des Capelinhos – une île surgit de la mer en septembre et octobre 1957

©viviane lièvre – volcan des Capelinhos – une île surgit de la mer en septembre et octobre 1957

Dans l’île de Faial, nous avons trouvé ce que nous cherchons : la beauté absolue qui coupe le souffle d’admiration et de peur aussi. Ce que vous voyez sur la photo de Viviane est le résultat d’une éruption volcanique. Regardez de plus près : le petit phare à droite marquait autrefois le point final de l’île. Le gros animal de sable et basalte qui se vautre sur l’océan comme un buffle paresseux n’existait pas, il y a soixante ans. La « bête » a surgi de la mer. Voici comment.

Le 27 septembre 1957, un marin en train d’observer les déplacements des baleines à la pointe de l’île de Faial, appelé Capelinhos, remarque des mouvements dans l’eau, des bouillonnements dans l’océan. Ce même jour, une explosion énorme va projeter dans les airs un jet de cendres noires, jusqu’à 1400m d’altitude. La violence du volcan ne cessera qu’un an plus tard, en octobre 1958. Les villages alentour seront évacués, trois cents maisons détruites. Des cendres recouvriront les champs, ruinant les cultures. En un an, le volcan aura vomi 140 millions de m3 qui donneront naissance à une terre nouvelle collée à l’île de Faial dont la superficie sera augmentée de 2,4km2. Le phare, enseveli, ne laissera plus voir que sa tour endommagée. L’île de Faial perdra la moitié de sa population qui émigrera pour les Etats-Unis, invitée par le Président Kennedy, sensible au drame des Açoréens. Aujourd’hui, ce paysage d’une rare beauté, fulgurante et impressionnante, nous hypnotise. On reste fasciné, des heures durant, à contempler ce territoire interdit à la promenade, ouvert aux seuls scientifiques. Un architecte talentueux réussit à construire un musée qui ne se voit pas, sous terre, profitant des fondations du phare inutilisable à présent. On y voit la reconstitution en 3D de l’explosion, les photos en noir et blanc des habitants de Faial qui viennent en famille contempler (de loin) l’horreur magnifique et les clichés de ceux qui ont tout perdu.

Autre conséquence de l’explosion : le lac qui occupait le fond du volcan principal, au centre de l’île de Faial, disparut sous terre, avalé par des fissures. Les gens tremblaient de voir ce vieux volcan s’éveiller lui aussi. Nous avons fait le tour du rebord du cratère pour vous montrer à quoi ressemble cette antique chaudière. Un parcours chaotique de huit km en marchant sur la crête, dans la boue et les bouses, car sur ces hautes terres pousse une bonne herbe que l’on ne saurait gaspiller. Donc on croise des vaches acrobates au hasard du sentier, perchées au-dessus du vide. Il est interdit (et heureusement impossible de descendre) dans le fond car les autorités du pays tentent de protéger le maximum de zones de nature à l’état vierge.

©viviane lièvre – la caldeira du pic de Faial. Le chemin de crête circule à près de mille mètres.   Page suivante, photo du haut : le phare des Capelinhos soixante ans après l’explosion, enfoncé dans le sable. Photo du bas : archives de l’éruption en 1957

©viviane lièvre – la caldeira du pic de Faial. Le chemin de crête circule à près de mille mètres. Page suivante, photo du haut : le phare des Capelinhos soixante ans après l’explosion, enfoncé dans le sable. Photo du bas : archives de l’éruption en 1957

©viviane lièvre

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©viviane lièvre

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Nous sommes toujours tentés de demander aux Açoréens que nous rencontrons comment ils arrivent à vivre avec le danger d’un tremblement de terre ou d’une éruption volcanique qui peuvent arriver d’un moment à l’autre. L’île de Faial a connu, en plus de l’explosion des Capelinhos, trois séismes majeurs au XXe siècle, en 1926, en 1973, en 1998. Trois secousses très destructrices. Horta, la ville principale de l’île, fut extrêmement touchée en 1998. Des travailleurs brésiliens, capverdiens, ukrainiens furent embauchés pour aider à la reconstruction. Certains que nous avons croisés se sont mariés à des Açoréennes, sont restés, trop heureux de vivre dans un des endroits les plus tranquilles du monde. En dehors de cette menace qui vient des entrailles de la terre. Mais, disent-ils, nous n’y pensons pas. Un gouverneur des Açores dit un jour : « Les Açoréens se couchent tous les jours sur un oreiller de volcans ».

Nous avons cherché dans l’île quelques exemples de conséquences des secousses. Avons trouvé deux églises en ruine et ce phare du village de Ribeirinhas, laissé à l’abandon. Il a été durement touché en 1973, a continué à servir. Mais en 1998, le nouveau tremblement de terre le transforma en fantôme prêt à s’écrouler. On se demande en l’approchant par quel miracle il tient encore debout, comment un vent fort comme il en souffle souvent aux Açores, ne l’a pas fait chuter. Là encore, nous sommes restés en silence à l’observer, seuls, dans le vent et le brouillard, fascinés par la beauté sinistre de la destruction et par la puissance de la Nature.

©viviane lièvre – phare abandonné de Ribeirinhas

©viviane lièvre – phare abandonné de Ribeirinhas

Mais, voyons maintenant la vie en couleurs. La ville de Horta fut une des plus animées des Açores aux XIXe et XXe siècles. Le câble sous-marin, installé à travers l’Atlantique pour relier les Vieux et Nouveau continents, passe par Horta. Sa construction entraina la ville dans un grand mouvement international. Horta fut la première escale entre l’Europe et les Etats-Unis, sur la ligne aérienne desservie par des hydravions. La chasse à la baleine attira dans son port de nombreux bateaux américains. Mais, c’est au XXe siècle que Horta devint célèbre dans le monde entier grâce à sa marina. La baie de Horta est la mieux protégée de toutes les îles des Açores. C’est donc là que, depuis des générations, s’arrêtent tous les voiliers qui traversent l’Atlantique. Et chaque fois qu’un bateau stationne dans le port de Horta, l’équipage s’engage à créer un dessin sur le quai, contre la jetée. Au début, ce fut un simple jeu, une signature du passage. Depuis, c’est devenu un rituel. A tel point que les marins deviennent superstitieux et pensent que s’ils ne peignent pas une jolie scène, ils courent le risque d’une avarie, d’un problème en mer. Voici comment la marina de Horta est devenue un des plus grands centres d’expositions du monde, à ciel ouvert. C’est un régal de parcourir les quais à la recherche des dernières créations. Tous les marins du monde connaissent aussi le Café Sport de Peter. Autrefois, quand internet n’existait pas, les navigateurs laissaient des courriers en Poste Restante à Peter, le gérant de ce café où sont passés toutes les vedettes de la mer. Au-dessus du bar, un musée formidable réunit une des plus belles collections de scrimshaw, vous vous rappelez, ces gravures faites sur dents de cachalot ou os de baleine. On ne le visite que sous bonne surveillance tant les pièces ont de la valeur.

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©viviane lièvre – jeunes filles suédoises, navigant sur un voilier école, signant leur passage à Horta

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©viviane lièvre

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Et pour terminer, je vous présente un grand homme des Açores et du Portugal, Manuel de Arriaga. Ce nom ne vous dira rien, donc laissez-moi saluer le premier président de la République portugaise, élu en 1911. Il est né en 1840 dans cette ville de Horta. Fils d’un grand propriétaire riche, il est venu faire ses études au Portugal. Là, il rencontra les idées progressistes qui visaient à plus d’égalité et moins d’injustice sociale. Il devint avocat, défenseur de clients peu fortunés, puis un grand militant de la cause républicaine. Et fut ainsi élu à la tête de l’Etat quand la monarchie tomba en 1910. Un musée est consacré à sa vie, mais surtout à l’idée très actuelle de civisme. On peut voir des animations sur la notion de citoyen, des droits et devoirs de chacun, sur les menaces de la globalisation, sur les grands thèmes qui secouent nos sociétés actuellement. En voici un bon exemple, avec l’image ci-dessous et la légende :

« La globalisation est un phénomène économique, politique et culturel qui se caractérise par la diffusion au niveau planétaire de modèles à forte inspiration occidentale et par un flux croissant de biens, de personnes, de capitaux, d’informations et de services à l’échelle globale ».

Page suivante : le portrait de Manuel de Arriaga, homme d’une grande honnêteté donc mal à l’aise avec la politique. Devenu Président, on lui conseilla de se déplacer en voiture. Alors, il l’acheta avec son propre argent. Je vous laisse méditer cette attitude.

A très vite.

©viviane lièvre

©viviane lièvre

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